J’aimerais vous décrire un pays idyllique où l’insouciance est permise, où tout n’est qu’affection et jeu. Mais, y aurait-il autant de violence dans le monde si les fondements de la vie étaient solides, nourris du respect qui est dû à l’enfant, personne à part entière ?
Les droits de l’enfant ont fait l’objet d’une convention internationale (CIDE) sous l’égide de l’UNICEF. L’enfant a ainsi le droit d’être protégé « contre toute forme de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié ».
Une protection de l’enfance défaillante
Malgré l’énonciation de ces droits, la mise en œuvre de la protection de l’enfance reste largement défaillante. L’actualité ne me contredira pas. Au-delà d’une justice aux ressources de plus en plus indigentes en France, les mentalités, le fond de la psychologie collective semblent encore marqués par des croyances et des a priori aux conséquences graves. La parole de l’enfant n’a pas besoin, comme on l’entend trop souvent, d’être libérée mais d’être entendue. Pour cela, il faut que l’adulte la considère comme crédible, fiable. C’est bien là que le bât blesse : sur fond de pédagogie noire encore à l’œuvre en dépit du développement de l’éducation positive, l’enfant est considéré, à divers degrés, comme inférieur à l’adulte. Par conséquent, sa parole, moins audible, est sujette à caution : il pourrait affabuler, mentir. Bien des paroles publiques sont encore émaillées de cette croyance. Ainsi, l’adulte soupçonné.e bénéficie avant l’enfant du principe de précaution, quitte à prendre le risque qu’il récidive.
Le phénomène de parentification
Alice Miller, psychanalyste, philosophe et chercheuse, disparue en 2021, aujourd’hui reconnue pour ses travaux et livres – « C’est pour ton bien » ou « Le drame de l’enfant doué », entre autres – a mis en évidence combien des enfances maltraitées pouvaient avoir des conséquences graves sur une société toute entière. Au travers des exemples emblématiques des enfances de Joseph Staline et de Adolf Hitler, elle démontre les dégâts considérables de la pédagogie noire qui a donné lieu aux XVIIIème et XIXème siècles à la rédaction d’ouvrages qui font froid dans le dos. Car si toutes les personnes qui ont subi de la violence physique ou psychique ne deviennent pas à leur tour violentes, toutes les personnes qui le sont, ont subi elles-mêmes de la violence enfants.
A côté de cette violence extrême, Alice Miller a aussi développé le phénomène de parentalisation ou parentification. Le mot désigne une inversion des rôles : au lieu que les parents s’occupent des enfants, ces derniers prennent en charge leurs géniteurs. Il faut entendre cette responsabilité inadaptée comme une responsabilité psychique : face à un parent immature, pas vraiment adulte psychiquement, perdu, en manque critique de reconnaissance, donc autocentré et incapable de se consacrer à un autre, l’enfant va chercher à s’adapter, va développer une attention, voire une vigilance assez considérable pour éviter que son parent défaillant soit pire qu’il n’est déjà.
Le parent dysfonctionnel peut être jeune, et donc encore un peu enfant lui-même, mais malheureusement seule la jeunesse d’une mère ou d’un père n’explique pas la parentalisation. Tous les parents qui ont subi des maltraitances à différents degrés dans l’enfance, en portent encore les stigmates et doivent s’occuper d’eux-mêmes psychologiquement pour pallier notamment à des difficultés relationnelles. Cette indisponibilité chronique, cette détresse sont perçues par tout enfant qui – dans la mesure où sa survie psychique et émotionnelle en dépend – se détourne alors de lui-même pour « faciliter » la tâche de son parent en difficulté.
Cette inversion des rôles est progressive, parfois discrète ou au contraire plus massive. L’enfant d’en haut, film de Ursula Meier, est une représentation juste du phénomène de parentalisation. Louise (joué par Léa Seydoux) se fait passer pour la sœur de Simon, 12 ans, alors qu’elle est sa mère. Elle n’assume pas ce statut vis-à-vis de ses amants et parce qu’elle aspirerait à plus de liberté et d’insouciance. Simon vole du matériel de ski pour aider sa mère qui, perdant bientôt son travail, va devenir complètement dépendante de lui matériellement. Au-delà de subvenir aux besoins de sa génitrice, très immature, l’enfant tente de créer un cadre de vie sécurisant, via notamment la routine des repas pour se donner ce que sa mère ne lui donne pas et la préserver, pour qu’elle ne l’abandonne pas complètement.
Le détournement
L’incomplétude de son développement mental ne permet pas à l’enfant de se dire que quelque chose ne tourne pas rond, il ne peut pas mobiliser l’expérience qu’il n’a pas. Son instinct de survie lui indique de s’adapter pour préserver ce qui peut l’être. Il préférera s’attribuer le problème plutôt qu’à ses parents. Il ressentira malgré tout une colère en lien avec ce manque d’égard vis-à-vis de sa personne mais il pressent que son expression risque de mettre ses parents défaillants encore plus en difficulté. Il étouffera donc cette colère, guidé par la peur d’avoir encore moins d’attention, voire d’être abandonné. Il coupera avec ses émotions, jugées dangereuses pour sa survie émotionnelle.
Or, en procédant ainsi, l’enfant se détourne de lui-même. Les apprentissages du développement sont nombreux et doivent être réalisés dans un temps court. Et s’ajoutent à ceux-ci la découverte et l’exploration de ses dons et talents singuliers. Quand l’enfant est obligé de consacrer ses ressources à une vigilance extérieure, il fait l’expérience de ce que je nomme « un détournement », un oubli de soi dommageable pour conduire sa vie en tant qu’adulte. Il détourne son attention de lui-même et de son développement alors qu’il a besoin de toute son énergie à son service.
Le faux self
« S’occuper » de parents déficients est une première source de détournement de soi, « faire plaisir » à des parents, répondre à leurs attentes au lieu de s’écouter soi est une autre source de détournement de soi. Si des parents n’ont eux-mêmes pas bénéficié, enfants, d’une attention à leurs dons et talents, n’ont pas été encouragés à cet endroit mais se sont vus imposer ce que leurs propres parents pensaient bien pour eux, non ce vers quoi tendaient leurs désirs, ils vont être en difficulté pour repérer cela chez leurs enfants. En outre, le psychisme est construit de telle manière qu’il va chercher une compensation, une résolution à ce détournement imposé : il va s’offrir une seconde chance de réalisation. L’adulte ayant subi un « détournement » enfant risque fort, s’il ne met pas cet épisode au travail, de faire subir un « détournement » à son propre enfant pour se donner une chance de réaliser, à travers son rejeton, ce qu’il voulait pour lui-même. Il projette sur son enfant son désir, « l’objétise » au service de sa propre réalisation. Cette situation, bien connue car très fréquente et qui tend à se perpétuer de génération en génération, est souvent vue comme normale, en particulier quand elle permet à un individu d’obtenir un statut professionnel et social enviable. Mais psychiquement, l’expérience peut être fort déstabilisante et déstructurante. Elle l’est d’autant plus que notre société méconnait ce type de problématiques psychiques. Ainsi, de nombreux adultes vivent un malaise latent sans savoir pourquoi et même y adjuvent une couche de culpabilité : « moi qui ai un bon travail, une belle famille, une belle maison, pourquoi ne suis-je pas heureux / heureuse. Il y a vraiment quelque chose qui ne va pas chez moi ! ».
Ce malaise latent – alors que tout semble aller bien dans sa vie – est potentiellement le symptôme d’un excès de faux self (ou « faux moi »), concept développé par le psychanalyste et pédiatre Donald Winnicott. En effet, le faux self n’est pas mauvais en soi dans la mesure où il permet de s’adapter à des environnements contraignants mais, quand il prend trop de place et que la personne ne sait plus vraiment qui elle est, cela devient problématique. Ce faux self se développe donc dès l’enfance quand les besoins fondamentaux de l’enfant ne sont pas servis ou quand l’expression spontanée de qui il est n’est pas accueillie. L’enfant prend alors l’habitude de jouer un rôle, de donner ce que les autres attendent ou ce qu’il croit que les autres attendent de lui. Se faisant, il se coupe de ses désirs et besoins réels, il dépend de l’extérieur pour juger s’il fait bien ou mal.
Une fois adultes, les personnes qui ont développé un faux self excessif souffrent souvent d’une estime de soi fluctuante car dépendant majoritairement de l’extérieur, d’un doute endémique, invalidant pour agir avec justesse pour soi. Ils peuvent être facilement influençables, se retrouver de manière récurrente dans des situations qui ne leur conviennent pas car ils ont du mal à distinguer ce qui leur est profitable ou dommageable. Cela peut être renforcé par le fait que – sentant cette fragilité – des personnes portées sur leur seul intérêt ou même mal intentionnées peuvent profiter de la situation. L’énergie dont dispose les personnes ayant un faux self excessif peut être ténue ou vite retomber après une action qui a coûté à coup de volonté. Ces individus peuvent être surinvestis dans un travail, une activité pour éviter de sentir le malaise en eux, l’absence à eux-mêmes : ce sont des candidats au burnout.
Le processus de reroutage vers soi
C’est souvent le sentiment d’excès, de répétition, l’épuisement qui conduisent à se remettre en cause mais, la culpabilité peut aussi bloquer pendant longtemps le processus de « retournement » / de « reroutage » vers soi.
Les clients qui viennent à moi avec cet excès de faux self arrivent souvent avec un sentiment de honte. Il s’agit alors de parler de son histoire et de prendre conscience qu’il y a matière à être malheureux / malheureuse d’une situation où l’on ne peut pas vraiment être soi.
Ensuite, l’acceptation d’avoir été détourné.e de soi nécessite de pouvoir reconnaitre la responsabilité de ses parents, pas pour les accabler, mais pour cesser de minimiser le phénomène. Cela prend du temps comme toute reconstruction de la réalité : le story telling familial, qui se confond généralement avec le sien, est progressivement remplacé par une vérité plus juste et souvent plus précise.
Enfin, la crainte majeure pour s’engager dans ce reroutage se loge dans le sentiment de vide qui s’installe quand le rythme s’est ralenti et que l’activité surinvestie par défaut l’est moins. Quelque chose va-t-il pouvoir s’exprimer qui est « plus moi » ? Suis-je quelqu’un en dehors du rôle que j’ai joué jusque-là ? Telles sont les questions qui surgissent et peuvent faire douter de la pertinence de la démarche. Or, nous sommes absolument tous des êtres singuliers, dotés de goûts et talents tout autant singuliers. En fonction du degré de détournement, l’intérêt que l’on porte à une activité a pu être enfoui très profondément ou est parfaitement conscient mais, sabordé scrupuleusement de longue date sous couvert de « bonnes raisons ». Quand l’engagement s’exprime plus franchement, les personnes peuvent être surprises de constater qu’il leur est difficile d’être constant.e, de consacrer un temps substantiel au domaine reconquis de haute lutte. Cette intermittence est normale, elle est un rappel archaïque de l’ego qui veut rerouter (dérouter en fait) vers la zone de sécurité affective, celle qui a offert une reconnaissance de l’entourage. Apprendre à se contenter de ce qui est, aide à poursuivre jusqu’à une fluidité dans l’action, une spontanéité pour se livrer à ce qu’on aime faire.
Le bénéfice principal du reroutage, c’est de se sentir « plus nourri.e » par sa vie « redécidée », débarassé.e d’un besoin de compensation (matériel ou autre) parfois envahissant ou excessif. C’est évidemment se sentir plus « à sa place », pouvoir faire les choses moins en force, davantage dans le plaisir, avec des priorités qui peuvent être redessinées.